21 / 11 / 2016

 - Actualité

Expérience : Tino Sehgal enchante le Palais de Tokyo

L’inclassable artiste britannique Tino Sehgal – tout juste 40 ans et un C.V. long comme le bras – investit les 13 000 m² du Palais de Tokyo pour une carte blanche aussi déroutante qu’envoûtante. Déroutante car sa principale matière est l’humain. Envoûtante car on en sort forcément un peu transformé. Récit.

Philippe Parreno, Annlee de Tino Sehgal, dessiné au Palais de Tokyo, 2013. Crayon sur papier 001

« Par où commence l’exposition ? », s’enquiert-on naïvement à l’accueil. « Derrière le rideau de perles », nous répond-on au guichet avec un sourire amusé. À peine ledit rideau franchi, voilà qu’une jeune femme nous aborde : « Qu’est-ce qu’une énigme ? ». Cauchemar : on se sent soudain comme à l’école, interrogée sur une leçon mal apprise. « Impossible de formuler une réponse tout de suite si c’est une énigme », hasarde-t-on. « Vous, vous allez débuter votre parcours tout en bas de l’escalier. Attention, il va falloir être active ! »


Entrée en matière 

Actif, le visiteur doit toujours l’être avec Tino Sehgal, Londonien établi à Berlin et artiste à part. À part car diplômé en économie politique et en danse, un cocktail pour le moins détonnant. À part car mystérieux, fuyant les interviews comme la peste et refusant toute communication sur ses expositions. À part mais incontournable, exposé de Londres à Rio dans les plus grands musées, Lion d’or à la Biennale de Venise et finaliste du Turner Prize en 2013. 


Actif, certes, le visiteur se doit aussi d’être disponible. Car ici, très peu d’œuvres en forme d’objets qu’il s’agit de contempler. Cinq, tout au plus, signées Daniel Buren, James Coleman, Félix González-Torres (le susmentionné rideau de perles, c’est lui), Pierre Huyghe et Philippe Parreno. Sehgal les intègre à la présentation de sa propre production, des performances ou « œuvres immatérielles » qui surgissent des échanges humains – danses, paroles ou chants. Et surtout, ne cherchez pas de cartels, la présente carte blanche redessine ou plutôt estompe les contours des notions d’exposition, d’artiste et d’œuvre. 


Tout en bas de l’escalier, nous voici dans notre première salle. Ceux que l’on identifie comme étant des interprètes diffèrent bien peu des visiteurs auxquels ils se mêlent. Interprètes ? Performeurs ? Comédiens ? On ne sait d’ailleurs comment nommer ces 400 volontaires qui se relaient de midi à 20h pendant la durée de l’exposition, amateurs et professionnels de tous âges et de tous horizons. Leurs hallalis répétés, l’incongruité qui se dissipe peu à peu, la lumière blafarde et crépitante des néons : le cauchemar a laissé place au rêve. 


Corps-à-corps 

C’est les jambes en coton – comme dans un rêve, donc – que l’on remonte des entrailles du Palais jusqu’à sa salle la plus vaste. Baignée de lumière naturelle, celle-ci est mise à nu et envahie de mousse. Son anatomie bétonnée ne nous a jamais paru si belle, et les doux mouvements de foule qui la balaient nous bercent autant que les chants qui les accompagnent. 


On est alors attiré par les rythmes endiablés provenant d’une salle attenante. Stupeur : celle-ci est plongée dans un noir total. On ose à peine entrer : nos yeux ne distinguent rien, seuls nos oreilles et notre corps perçoivent des sons et des vibrations. On avance à tâtons. Progressivement, des silhouettes se détachent : celles, en mouvement, des interprètes et celles, plus statiques, des visiteurs. C’est une fête, un rite initiatique auquel on a la certitude de participer. La magie opère. 


À notre sortie, la grande salle est métamorphosée. Dispersés, les interprètes bavardent maintenant avec les visiteurs. Visiteurs qui, vous l’aurez compris, sont engagés dans le processus de surgissement des œuvres de Sehgal autant que le sont les comédiens. Constituées d’êtres vivants, ces œuvres se transforment sans cesse et entrent en collision les unes avec les autres, faisant de cette exposition centrée sur le corps, sur notre corps, un corps géant. 


Le fil de l'être  

Un corps géant à l’intérieur duquel se mouvoir, bien sûr. Après avoir fait la queue dans la galerie des Glaces pop de Buren, nous voici déjà sur le point d’accéder à la dernière œuvre de Sehgal. Une petite fille vient nous chercher. « Qu’est-ce que le progrès pour vous ? », nous demande-t-elle de sa voix claire. Le rêve se fait alors parabole. 


Un jeune homme prend le relais, la petite fille disparaît : « Le progrès, est-ce forcément positif ? » Le jeune homme se mue en homme jeune : « J’adore nager nu ! Pas vous ? » Celui-ci part en courant quand arrive un homme d’âge mûr qui nous cite un poète indien du XV e siècle. La conversation, qui semble suivre le fil des salles que l’on traverse, des escaliers que l’on monte ou descend, est tour à tour anodine, badine, sérieuse, profonde. 


Autour de nous, d’autres petits groupes philosophent en marchant. Ici, plus que dans toute autre exposition, chacun aura son cheminement, ses doutes, ses révélations, en bref, sa propre expérience. On ne les discerne qu’à de rares moments, d’ailleurs, les autres visiteurs dans cette partie de l’exposition. On est bien trop happé par notre conversation, vraie et fausse à la fois, dont les conditions peuvent apparaître factices mais dont le fond ne l’est aucunement.  


« Une véritable interaction avec un autre être humain totalement disponible devant soi, c’est la fête, mieux que du Champagne, mieux que n’importe quoi », conclut notre dernier interlocuteur en nous raccompagnant à la porte. On acquiesce.




Aurélie Laurière 


À voir > au Palais de Tokyo, 13, avenue du Président Wilson, Paris 16e.

Jusqu’au 18 décembre 2016, tous les jours sauf le mardi de midi à 20h.