06 / 03 / 2017

 - Actualité

100 chefs-d’œuvre de la collection Barjeel s’installent à l’Institut du monde arabe

Jusqu’au 2 juillet, l’Institut du monde arabe (IMA) accueille l’une des plus belles collections d’art moderne et contemporain arabe, celle de la Fondation Barjeel située à Sharjah aux Émirats arabes unis. Grandes signatures et artistes méconnus s’y trouvent mêlés au fil d’une scénographie intelligente conçue à rebours de l’histoire de l’art.

Kader Attia, Demo(n)cracy, 2010 © Barjeel Art Foundation

Dès le premier tour d’horizon, un planisphère sur papier européo-centré du Marocain Achraf Touloub nous engage à décaler notre point de vue tandis qu’une installation signée Adel Abdessemed, métaphore de la démocratie, se lit comme une invitation à prendre les commandes, celles de l’expo. Et quelle expo ! Puisée dans les 1300 pièces du fonds Barjeel, celle-ci déploie une centaine d’œuvres de 1950 à nos jours – installations, peintures et photos – en provenance de quinze pays du monde arabe.


Deux hommes

Derrière tous ces chiffres, un Émirati à peine quadragénaire, éditorialiste, star des réseaux sociaux et collectionneur : Sultan Sooud Al-Qassemi. Saisi par le démon de l’art lors de ses études à Paris, l’homme achète sa première œuvre en 2002. Huit ans et des centaines d’acquisitions plus tard, il crée la Fondation Barjeel à Sharjah aux Émirats arabes unis pour valoriser l’imposante collection d’art moderne et contemporain arabe qui se trouve désormais en sa possession.

En 2015, un deuxième homme entre en scène : le Belge Philippe Van Cauteren, directeur du musée d’art actuel de Gand (S.M.A.K.), qui vient d’assurer le commissariat du pavillon irakien à la Biennale de Venise. Sultan Sooud Al-Qassemi, qui le rencontre lors d’un colloque, lui soumet l’idée d’une expo autour de sa collection. L’affaire est faite : elle sera donc confiée à un non-spécialiste du monde arabe, signe de la liberté artistique que s’accorde le collectionneur émirati.


Deux espaces

Le résultat, c’est un parcours à deux facettes. Au rez-de-chaussée, l’expo s’ouvre sur une galerie muséale classique. Les (auto)portraits de l’Égyptien Ahmed Morsi ou de l’Algérienne Baya conduisent à l’abstraction de la Libano-Américaine Etel Adnan ou à celle, toujours teintée de figuration, de son compatriote Shafic Abboud. On glisse ensuite vers la calligraphie avec l’Algérien Rachid Koraïchi et l’Irakien Shakir Hassan Al Said. La photographie et la condition féminine font alors irruption grâce à la Saoudienne Manal Al-Dowayan tandis que l’installation politique de l’Égyptien Raafat Ishak interpelle celle d’Abdessemed.

Aux murs immaculés du rez-de-chaussée répond ensuite la pénombre du sous-sol ; à la fluidité du premier accrochage, succède la densité du second. Nous voici dans la réserve de la collection Barjeel. Une tapisserie d’Etel Adnan, dont la séduction des couleurs enrobe une critique de l’économie pétrolière, nous attend en bas de l’escalier. Au loin, les néons de la Demo(n)cracy de Kader Attia attirent déjà notre œil. Au centre, ce sont onze toiles qui s’agglutinent sur un même panneau, parmi lesquelles une scène de rue du Syrien Naim Ismail de 1956 et de très récentes compositions abstraites du Libanais basé à Berlin Mohamed-Said Baalbaki.

Une plongée dans les entrailles de la collection Barjeel, voilà ce que nous offre cette double scénographie. Elle nous permet d’adopter le point de vue technique du commissaire, mais aussi et surtout de nous glisser dans la peau du collectionneur, depuis son rapport intime aux œuvres jusqu’à sa volonté de les rendre disponibles aux chercheurs et visiteurs.


Une autre histoire de l’art

D’un côté, le choix de Sultan Sooud Al-Qassemi de se concentrer sur l’art du monde arabe, trop souvent méconnu, ainsi que de mêler grands maîtres et obscures signatures ; le refus, de l’autre, chez Philippe Van Cauteren, de céder à la thématisation et à la chronologie : la collection et l’expo qui la met en scène esquissent le même pas de côté vis-à-vis de l’histoire de l’art européo-centrée et de l’histoire de l’art tout court. Délivré des stéréotypes et livré à lui-même, le visiteur n’a d’autre choix que de se confronter aux œuvres, rien qu’aux œuvres. Et « c’est beau en soi », insistait Jack Lang, le Président de l’IMA, lors de l’inauguration.





Aurélie Laurière



À voir > à l’Institut du monde arabe, 1, rue des Fossés-Saint-Bernard, place Mohammed V, Paris 5e.

Jusqu’au 2 juillet 2017, du mardi au vendredi de 10h à 18h.




Photo : Kader Attia, Demo(n)cracy, 2010 © Barjeel Art Foundation