20 / 04 / 2018

 - Actualité

Visite initiatique : Kader Attia au MAC VAL

Avec "Les racines poussent aussi dans le béton", le plasticien star Kader Attia nous attire au MAC VAL de Vitry-sur-Seine pour nous parler de la relation du corps à l’architecture et, plus généralement, à ses différentes prolongations spatiales, historiques ou familiales. Labyrinthique et ponctué d’œuvres nouvelles, le parcours d’expo nous fait sans cesse passer du politique au particulier.

kader Attia

Entrée en matière

Sur le parvis, une affiche habillée de morceaux de sucre empilés ; à l’entrée, la série de photographies Rochers carrés – dont la Collection possède un exemplaire. Avant même de se livrer, l’expo de l’artiste ayant grandi à Garges-lès-Gonesse annonce la couleur : une couleur gris béton. La plongée n’en demeure pas moins vertigineuse. Dans la pénombre de la première salle, se mêlent collages réunissant grands ensembles d’après-guerre et bâtiments modernistes, dessins de villes sahariennes et extraits de films mettant en scène Jean Gabin de Sarcelles à Alger. Dès les premiers pas et dans une cacophonie de voix, Kader Attia pointe l’influence de l’architecture traditionnelle d’Afrique du Nord sur les théories modernistes du XXe siècle ainsi que la discutable traduction de ces dernières en cités devenues dortoirs.


Déconstructions

L’idée se trouve immédiatement creusée dans la sculpture Untitled (couscous) dessinant un paysage de dunes percé de formes géométriques évoquant la ville algérienne de Ghardaïa, source d’inspiration de Le Corbusier. Puis, la lumière se fait plus vive : nous voici nez à nez avec la forêt de poutres serties d’agrafes formant l’installation donnant son nom à l’exposition. Avec ces morceaux de charpentes ramassés dans sa rue à Berlin, l’artiste, qui poursuit son travail autour de la blessure et de la réparation, met ici au jour ce que les sociétés s’efforcent d’oublier. Idem plus loin où l’installation On n’emprisonne pas les idées sépare un immense espace en deux parties inégales à l’aide de barrières sur lesquelles ont été lancées des pierres. Conçue en réaction à l’interdiction faite aux réfugiés d’accéder aux terre-pleins du quartier de Stalingrad à Paris, l’œuvre révèle la violence d’un pouvoir qui contraint et divise les corps.


Corps et âmes

Par la suite, ces corps relèvent la tête. Christine des îles, Olivia de Blida, Mounira l’Oranaise, Kinuna l’Algéroise : ces femmes sont des transsexuelles algériennes qui, malgré les risques, s’affichent telles qu’elles souhaitent être. En accrochant et espaçant leurs photographies, à échelle 1, au gré d’un couloir sinueux, Kader Attia leur donne une place et de l’ampleur. Même message d’espoir incarné dans la vidéo Réfléchir la mémoire, pièce centrale du projet qui valut à l’artiste le prix Marcel Duchamp en 2016. Si les traumatismes de la colonisation, de l’esclavage et de tous les deuils qui peuvent marquer une civilisation y sont évoqués, l’horizon de la réparation point au travers de destins individuels.


Autobiographie

Sur sa fin, l’exposition se fait plus ouvertement autobiographique : « Mon père a fait partie de tous ces travailleurs qui ont construit ces barres HLM de l’Île-de-France. Ma mère a toujours été, et elle l’est encore, une femme avec un talent et une passion pour l’utilisation d’ingrédients et d’épices dans la cuisine », explique l’artiste qui a réuni dans une salle des galettes de blé dur implantées dans un mur, de la menthe et des piments rouges ainsi qu’une bétonnière remplie de clous de girofle diffusant un parfum aux accents de madeleine de Proust. En guise de conclusion, un diptyque photographique intitulé The End and the Beginning confronte vieilles pierres et béton, Orient et Occident. Les racines poussent dans le béton et le béton se nourrit aussi des racines.



Aurélie Laurière



À voir > au MAC VAL, place de la Libération, Vitry-sur-Seine.
Jusqu’au 16 septembre 2018, du mardi au vendredi de 10h à 18h, samedi, dimanche et jours fériés de 12h à 19h.



Crédit : Kader Attia, On n’emprisonne pas les idées, 2018. Vue de l’exposition « Les racines poussent aussi dans le béton », MAC VAL 2018. © Adagp, Paris 2018. Photo © Aurélien Mole.